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[TEST] HORSES, l’horreur expérimentale à son apogée

Tous les jeux d’horreur ne cherchent pas à faire peur de la même manière. Certains misent sur les sursauts, d’autres sur les monstres ou la violence graphique. Avec HORSES, l’artiste italien Andrea Lucco Borlera et le studio Santa Ragione empruntent une voie beaucoup plus troublante. Ici, l’horreur naît avant tout du malaise, du non-dit et de l’ambiguïté. Présenté comme une expérience narrative d’environ trois heures, le titre a fait parler de lui bien avant sa sortie en raison des controverses entourant son contenu et de son retrait de certaines plateformes de distribution. Mais derrière le bruit médiatique se cache surtout une œuvre profondément atypique qui tente d’utiliser le jeu vidéo comme un moyen d’expression artistique. Une ambition louable qui donne naissance à une expérience marquante, même si elle ne s’adresse clairement pas à tout le monde.

Une œuvre qui cultive le malaise avec une incroyable efficacité

Dès les premières minutes, HORSES installe une atmosphère difficile à comparer à celle de n’importe quel autre jeu du marché. Le joueur incarne Anselmo, un jeune homme envoyé travailler dans une ferme isolée durant l’été. Rapidement, il découvre que les « chevaux » élevés sur l’exploitation ne sont pas exactement ce que leur nom laisse penser.

Le titre refuse systématiquement de fournir des réponses immédiates au joueur. À la place, il préfère multiplier les situations étranges, les comportements inquiétants et les symboles dont le sens se dévoile progressivement. Cette approche peut désarçonner dans un premier temps, mais elle participe pleinement à la force de l’expérience.

L’univers imaginé par Andrea Lucco Borlera s’inspire ouvertement du cinéma d’auteur européen, du surréalisme et d’un certain cinéma expérimental italien. Cette influence se retrouve dans chaque élément de la mise en scène. Les personnages paraissent volontairement déshumanisés, les dialogues adoptent parfois une dimension théâtrale et plusieurs scènes semblent conçues pour provoquer une réaction émotionnelle avant même d’être totalement comprises.

Le résultat est particulièrement efficace. Peu de jeux parviennent à créer un tel sentiment d’inconfort sans recourir à des artifices horrifiques classiques. HORSES n’est pas effrayant au sens traditionnel du terme, mais il reste constamment perturbant, ce qui s’avère finalement bien plus mémorable.

Une direction artistique radicale

La première chose qui frappe est évidemment l’esthétique du jeu. En noir et blanc, avec ses personnages grotesques et ses animations parfois volontairement maladroites, HORSES ressemble davantage à un film expérimental qu’à une production vidéoludique traditionnelle.

Santa Ragione exploite cette direction artistique avec une cohérence remarquable. Les décors de la ferme, les gros plans insistants, les visages déformés et les nombreuses ruptures de mise en scène construisent une expérience visuelle immédiatement identifiable.

Le jeu emprunte également plusieurs codes au cinéma muet. Les transitions abruptes, certains plans fixes et l’utilisation particulière du son contribuent à renforcer cette identité unique. Cette approche ne séduira pas tous les joueurs, mais elle démontre une réelle volonté de proposer quelque chose de différent.

Cette singularité constitue probablement la plus grande qualité du projet. Dans une époque où beaucoup de jeux indépendants adoptent des tendances visuelles similaires, HORSES impose sa propre personnalité dès le premier regard. Que l’on adhère ou non à sa proposition artistique, il est impossible de la confondre avec celle d’un autre jeu.

Une critique sociale dissimulée derrière l’horreur

Sous son apparence étrange se cache un propos particulièrement ambitieux. Le jeu aborde des thèmes tels que l’autorité, le contrôle, la religion, l’éducation répressive et les mécanismes de domination psychologique.

Loin de chercher à choquer gratuitement, HORSES utilise son univers absurde pour explorer des sujets complexes. Plusieurs séquences invitent le joueur à interpréter lui-même les événements plutôt qu’à recevoir une explication claire et définitive. Cette liberté d’interprétation renforce la richesse de l’expérience et explique en partie pourquoi le jeu a suscité autant de débats depuis sa sortie.

Cette narration indirecte fonctionne d’ailleurs bien mieux que ne pourraient le laisser penser certaines images promotionnelles. Là où l’on pouvait craindre une œuvre provocatrice uniquement destinée à faire parler d’elle, HORSES développe finalement un discours relativement cohérent sur les rapports de pouvoir et les traumatismes transmis d’une génération à l’autre.

Le jeu mérite également d’être salué pour sa confiance envers l’intelligence du joueur. Il refuse les explications superflues et accepte que certaines interrogations demeurent sans réponse, une approche relativement rare dans le paysage vidéoludique moderne.

Une expérience fascinante mais parfois difficile d’accès

Les qualités artistiques du jeu ne doivent toutefois pas faire oublier certaines limites importantes. La principale concerne son gameplay. HORSES fonctionne davantage comme une expérience narrative interactive que comme un véritable jeu d’aventure traditionnel.

Une grande partie de l’expérience repose sur l’observation, l’exploration et l’interprétation. Les joueurs à la recherche de mécaniques complexes ou de systèmes de jeu particulièrement développés risquent donc d’être déçus. Certaines tâches répétitives participent volontairement au propos de l’œuvre, mais elles peuvent également engendrer une certaine lassitude.

Le rythme constitue également un point de friction potentiel. Plusieurs séquences prennent volontairement leur temps et privilégient l’ambiance à l’action. Cette approche contribue au malaise général mais peut parfois nuire à l’engagement du joueur, notamment lors de la seconde moitié de l’aventure.

Enfin, le caractère extrêmement symbolique du récit représente à la fois une force et une faiblesse. Certains joueurs apprécieront la richesse des interprétations possibles, tandis que d’autres pourront avoir le sentiment que certaines idées restent trop abstraites ou insuffisamment développées. HORSES est donc le type même du jeu qui fascinera profondément certains joueurs tout en laissant complètement de côté une partie du public.

 

Verdict

HORSES n’est pas un jeu d’horreur traditionnel et ne cherche jamais à le devenir. Andrea Lucco Borlera et Santa Ragione signent une œuvre dérangeante, singulière et profondément personnelle qui utilise le média vidéoludique comme un véritable outil d’expression artistique. Son ambiance oppressante, sa direction artistique exceptionnelle et la richesse de ses thématiques en font une expérience difficile à oublier. En revanche, son gameplay limité, son rythme parfois laborieux et son caractère volontairement cryptique réduisent son accessibilité. Plus proche d’un film interactif expérimental que d’un jeu d’horreur classique, HORSES ne plaira pas à tout le monde, mais ceux qui accepteront ses règles découvriront l’une des expériences indépendantes les plus audacieuses de ces dernières années.

9/10

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