[CRITIQUE] Football Game, soufflez dans le ballon monsieur !

La curiosité, voilà le maître mot. Chercher à agrandir son horizon, tester, expérimenter et aller se frotter à d’autres choses. Quand on est joueur, on est forcément attiré par un style de jeu qui nous parle plus que les autres et, finalement, on finit par ne plus sortir de sa zone de confort. C’est pour cela qu’il faut toujours essayer, parce que le medium vidéoludique propose sans cesse de nouvelles choses, et avouez que ça serait dommage de passer à côté. Dans cette optique, je vais vous parler de Football Game.

Bon pied, bon œil

Réveil difficile pour Tommy

C’est ainsi qu’écoutant ZQSD, le podcast (presque) mensuel sur le jeu vidéo, j’ai découvert le studio Cloak and Dagger Games. Dans l’épisode en question, on parlait de Legend of Hand (ou Karaté Roger, comme l’avait affectueusement surnommé la personne qui le présentait) et la critique du jeu donnait vraiment envie. À l’occasion des soldes Steam, j’ai ainsi pu acquérir leur trois jeux pour un prix modique et me lancer dans le dernier sorti : Football Game. Je vous le disais en introduction, il faut parfois être curieux et aller se frotter à des styles différents. N’étant pas un grand fan de point and click, je m’y suis quand même collé (en sachant aussi que le jeu ne durait pas plus de deux heures, ce qui aide grandement à se lancer dans l’aventure).

Donc, Football Game est un point and click à la sauce pixel art (oui, encore un, je sais). On y suit l’histoire de Tommy, joueur de football américain qui cherche à retrouver sa copine pour lui offrir un cadeau. Ni plus, ni moins. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’outre son histoire, qui semble peu convaincante de prime abord, le propos se révèle un peu plus compliqué et captivant que prévu. le plus intéressant semble alors ce que le jeu dessine en creux. Ce qu’il donne à voir, c’est un instantané des années 1980 (oui, encore, je sais) mais avec un “je ne sais quoi” en plus. Cette mise en scène des années 1980 est d’ailleurs parfaitement exécutée tant sur le fond que sur la forme.

La cape et l’épée

La première image du jeu

Bien que le jeu soit en pixel art, il s’agit d’un pixel art rudimentaire, presque rugueux comme le montre la première image du jeu. Comme si le jeu était un jeu tout droit sorti de tréfonds du catalogue Amiga. Cela est encore renforcé par les petites lignes présentes en fond et qui donnent l’illusion de jouer sur un vieil écran cathodique. Ce parti pris graphique n’empêche pas certaines idées de mise en scène vraiment convaincantes qui sont proposées à petites doses par Football Game et qui contribuent encore à ancrer le jeu dans une imagerie 80’s. Ces petites capsules tranchent d’ailleurs avec le reste du jeu par leur réalisation léchée tout en gardant ce pixel art rugueux qui fait la patte du jeu.

Tommy et sa tête flottante

Pour rester sur le visuel, tout semble baigner dans une atmosphère assez particulière. Il se dégage de ce jeu un sentiment d’étrangeté, quelque chose de flottant qui n’est jamais explicitement dit mais dont on arrive à sentir la présence tout au long du jeu. Les visages durant les phases de dialogues y sont aussi peut-être pour quelque chose. Seule la tête de la personne qui parle flotte à gauche de l’écran comme si elle surplombait la scène. Certains visages sont même positionnés selon un angle qui ne semble pas vraiment naturel et qui renforce encore plus le sentiment de malaise un peu poisseux qui se dégage du jeu.

Yummy yummy yummy I got love in my Tommy !

Les jeunes fumeurs en manque de clopes

Attardons-nous un peu plus sur une scène du jeu pour bien en saisir le propos. Toute une partie de Football Game tourne autour de la recherche de cigarettes et d’un briquet pour pouvoir avancer. Cela pousse le joueur à parler avec plusieurs personnages dans l’espoir d’obtenir ledit paquet de clopes et un briquet. L’écriture de cette « quête » renvoie forcément à des souvenirs de jeunesse. Parler à un ado un peu louche qui traîne dans le coin, essayer de gratter un briquet à quelqu’un, le tout dans une ambiance de semi-clandestinité. Comme si l’on faisait quelque chose de répréhensible (bon, en vrai, c’est le cas puisqu’il s’agit de lycéens).

La scène d’allumage de cigarette

Une fois ceci fait, le jeu « récompense » le joueur avec une mise en scène plus élaborée qui renvoie à pas mal de films. Il s’ensuit donc une scène animée de manière toute aussi rugueuse que le pixel art, les animations sont un peu saccadées comme si l’ordinateur peinait à animer l’action et qui nous montre l’allumage de la cigarette. Le briquet s’approche de la clope tenue dans la bouche d’un personnage. Il s’allume et s’approche de la cigarette, l’allume et la scène se termine. Il y a un côté indéniablement cool dans cette scène. Cool comme pouvait le montrer certains films, filmant en gros plan l’allumage d’une cigarette (Watchmen, Le bon, le brute et le truand, etc). Ce qui montre que le studio est au fait des images qu’il utilise et qu’il sait ce qu’il fait en proposant cette scène.

Jupiter-C bien

Sur la route

Toute cette imagerie 80’s est mise au service d’une narration bien écrite, certes, mais qui est surtout intéressante pour ce qu’elle raconte en creux de cette période. Les personnages sont décrits par petites touches et on peut ainsi lire ce que le jeu ne donne pas à voir explicitement. La mère de Tommy apparaît peu mais semble être une femme au foyer assez triste qui finit par « s’éteindre » et plonger dans un état de léthargie. Son père est complètement absent même s’il est évoqué régulièrement par sa mère. Il en est de même pour Tommy, qui est mis sur un piédestal par beaucoup du simple fait d’être le quaterback de l’équipe de foot. Tous les personnages sont ainsi décrits au travers de deux ou trois informations qui en disent finalement assez long sur leur caractère. Sans tomber dans le cliché, ou plutôt en allant un peu plus loin que les clichés proposés habituellement, le jeu propose ainsi une autre vision des années 1980. Comme un miroir qui montrerait ce que les gens ne voudraient pas voir derrière les sourires et l’apparente insouciance.

Le radio cassette, appareil d’un autre temps

Tommy est, lui-même, un personnage un peu trouble qui n’hésite pas à voler la voiture de ses parents pour aller retrouver sa copine au match de football. Action qui renvoie, là aussi, à des archétypes du cinéma. On pense à James Dean, le rebelle absolu. La scène des trajets en voiture renvoie aussi à plusieurs archétypes, notamment le road movie, style ô combien étasunien. Il serait aussi totalement injuste de parler de Football Game et de son ambiance crépusculaire sans évoquer sa bande son. Si le jeu est, la plupart du temps, sans aucune musique, elle est présente durant ces fameux trajets en voiture par le biais de cassettes. La musique est du fait du groupe britannique Jupiter-C et propose des tonalités lourdes et pesantes complètement en adéquation avec le jeu. Cela vient une fois de plus donner une cohérence au propos et à la forme visuelle du jeu.

Football Game est un jeu qui donne plus que ce que l’on pourrait croire. Il possède une cohérence tant visuelle que narrative qui se nourrit des années 1980 pour en proposer une relecture intelligente et qui donne à réfléchir pour peu que l’on décide de s’y pencher un peu attentivement. Ce fut, en tout cas, une excellente découverte. Comme quoi, c’est parfois bien de sortir de sa zone de confort.

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